Luigi Comencini est mort hier à 90 ans. Je me souviens de lui sur le tournage de Joyeux Noël, bonne année, son avant-dernier film, au printemps 1989. C'était à Rome, du côté de Saint-Jean de Latran, je pense, une scène compliquée, en extérieurs, où l'on devait synchroniser au maximum le passage d'un tramway, prêté à la production, et le parcours de Michel Serrault, jouant un vieillard indigne, épris sur le tard de Virna Lisi. Serrault, comme il l'a souvent fait (avec Sautet, par exemple) prenait la démarche voûtée, le débit rocailleux du cinéaste, petit bonhomme de 73 ans dont l'énergie excédait littéralement le corps fragile, peu à peu guetté par la maladie... Mais Comencini se riait de la pagaille ambiante, et obtenait ce qu'il voulait, quand il le voulait.
Luigi Comencini a été victime d'une injustice, dont, sans doute, il se contrefichait : ne pas être considéré par la critique - française en particulier - à l'égal des Rossellini, Antonioni, Fellini, etc. C'est qu'il a toujours cherché à faire des films simples, accessibles - parfois de simples commandes - privilégiant la fluidité narrative sur les effets de style, aimant le récit par-dessus tout. Mais cette oeuvre qui a fait le lien entre le néo-réalisme et la comédie italienne dessine un portrait sensible et précieux de l'Italie de l'après deuxième guerre mondiale, des modes de vie qui se transforment, de la société qui évolue - et pas toujours pour le meilleur.
On garde de lui l'idée d'un cinéaste qui aimait les enfants, a su les faire tourner et dire leurs tourments : de L'Incompris à Casanova, un adolescent à Venise, via son adaptation des Aventures de Pinocchio (à savourer, si possible, dans sa version télé) bien supérieure à celle de Benigni. Il savait aussi être un satiriste féroce (L'Argent de la vieille, Le Grand Embouteillage). Et il a surtout su exprimer quelque chose d'une "italianité", d'un sentiment national récent - et fragile : je pense à Cuore, d'après Le Livre de coeur, d'Edmondo de Amicis, classique de la littérature enfantine italienne qui dit les fondements de l'unité italienne et du sentiment républicain.
Je pense aussi à Un enfant de Calabre, un de ses films les moins connus, un de ceux que je préfère : dans
l'extrême-Sud de l'Italie, un gamin a le rêve de devenir un grand coureur à pied (je ne sais plus quel est son modèle, athlète italien sans doute médaillé aux J.O. de Rome). Il est entraîné par un vieux communiste (Gian-Maria Volonte, génial) qui lui donne paradoxalement le goût de l'effort individuel. C'est toute l'Italie pauvre des années 60, oubliée de la croissance européenne, que le cinéaste sait capter. A quand en DVD ?
